L’écologie industrielle, de l’intelligence territoriale pour un développement durable

Juillet 2008, tooeco a évoqué dans un billet de Filons ailleurs le thème de l’écologie industrielle. De là, nous avons tissé des contacts qui nous ont emmenés de Suisse jusqu’à Lyon. Cyrille Harpet, chercheur et professeur associé à l’INSA Lyon au Centre des Humanités, a accepté de débattre avec nous sur l’écologie industrielle. Voici un extrait de l’entretien.

Pouvez-vous définir en quelques mots ce que recouvre l’écologie industrielle ? De quoi s’agit-il ?
C’est avant tout la rencontre insolite et dérangeante entre deux conceptions sur la place des activités humaines. L’industrie est le lieu et l’ensemble des activités de transformation, de fabrication et de création de produits finis grâce à des savoir-faire maîtrisés et dont la finalité est la consommation. L’écologie, c’est une vision de l’homme dans un monde où justement il n’y a pas de maîtrise des éléments et des phénomènes, l’homme comptant parmi l’ensemble des organismes vivants. Ces deux visions, entre l’homme industrieux doté d’une certaine maîtrise et l’homme dans « l’oïkos » (l’habitat, le milieu de vie en grec, racine du mot « écologie ») se heurtent …
L’écologie est une science fondamentale née au 19ème siècle et cette vision scientifique de l’écologie n’a trouvé sa place dans la communauté scientifique que très récemment. Il est vrai que portée initialement par des naturalistes, elle semble peu indiquée pour servir les intérêts industriels et la production. Par ailleurs, les activités humaines ont pris de l’ampleur, en nombre et en diversité, au fil de l’histoire. Cette croissance des industries a pour toile de fond une croissance sans limites des capacités de produire de la richesse (monétaire ou non). Les lois qui président à cette économie des hommes industrieux ne sont pas celles que l’écologie scientifique a décelées. La question que l’on peut se poser est : « comment une économie peut-elle prendre en compte des écosystèmes ? »
L’écologie industrielle tente d’apporter une réponse à cette division entre deux sciences qui semblent s’ignorer, alors qu’elles sont quasiment sœurs « jumelles » (rattachées au même « oïkos » dans leur étymologie). L’écologie industrielle connaît deux voies d’évolution : celle d’une théorisation engagée par des chercheurs en sciences de l’ingénieur, et la voie plus implicite, moins connue des expérimentations industrielles. C’est le cas dans le secteur de l’agroalimentaire ou de l’agrochimie qui historiquement a cherché des solutions économiques pour répondre aux contraintes d’approvisionnement en matières premières plus ou moins rares ou chères.

Vous évoquez la question : comment produire plus ? Comment rendre rentable la production agricole ?
Oui, c’est toujours le problème de la pénurie des ressources naturelles. Pour accroître la production de denrées alimentaires en forte demande au début du 20ème siècle, les industriels européens notamment ont fait appel aux engrais naturels. Rapidement, les producteurs ont été confrontés à des rendements insuffisants et par conséquence aux limites géographiques des territoires à couvrir. L’économie se développe avec de nouvelles découvertes (engrais azotés à partir de synthèse d’ammoniac). C’est ainsi que les engrais de synthèse se sont alors substitués aux engrais naturels. Ensuite, cette industrie a cherché à optimiser, valoriser les produits et sous-produits de cette activité-là mais on a oublié les résidus des résidus. L’économie s’est appuyée sur une industrie de synthèse, et l’industrie s’est développée en se déconnectant de l’écosystème et en se déracinant des matières premières et du contexte environnemental.

Comment définiriez-vous justement l’environnement par rapport à l’écologie ?

L’écologie c’est la science fondamentale qui étudie le comportement des organismes vivants dans leurs interactions avec les milieux, cela dans une dynamique d’échange. L’ensemble organismes et milieux forment l’écosystème. L’environnement n’est pas une science, mais permet de resituer le domaine d’investigation dans lequel on met l’homme. Les écologues en tant que scientifiques ont longtemps établi leur science en considérant uniquement l’évolution des milieux et des organismes mais sans l’homme. Aujourd’hui, ce n’est plus possible, scientifiquement et au regard des enjeux.
Aujourd’hui nous sommes à un seuil de déséquilibre du fait de l’évolution démographique humaine. Mais ce n’est pas le seul facteur, le second déséquilibre porte sur la consommation et les besoins de tout un chacun. Le désir l’emporte sur le besoin et est entretenu par la communication de propagande faisant valoir un mode de vie de « nanti » ou un modèle à l’occidental exportable et extensible. On arrive à un point de rupture.

Quels serez pour vous les voies à explorer ?
La difficulté que nous avons vient de notre mode de pensée. L’homme a toujours su dépasser la contrainte de l’environnement, par une capacité d’adaptation indéniable et vérifiable, mais sans tenir compte des limites de ce même environnement. A mesure que l’homme augmente ses capacités de transformations, il semble ignorer ou négliger les limites de son environnement. Cette pente dangereuse nous amène au besoin de développer une science en lien avec les lois du monde naturel. Nous avons besoin de réfléchir sur les sciences de façon éthique. L’écologie devrait être enseignée au même titre que la chimie et la physique car elle a aussi ses lois.
L’homme s’est enfermé dans sa technologie alors qu’elle est en relation permanente avec la biosphère. C’est l’exemple de la destruction de la mer d’Aral avec la culture intensive du coton. Etre responsable, c’est peut-être ne pas entreprendre certaines actions quand la marge d’incertitude est forte. Je vous recommande la lecture de L’’engrenage de la  technique, essai sur la menace planétaire d’André Lebeau, réflexion d’un ancien haut responsable de la recherche scientifique et spatiale. Aujourd’hui, il nous manque la réflexion de l’éthique environnementale et elle ne peut être dissociée d’une éthique de l’homme et de sa relation globale avec son environnement.

Selon vous, plus concrètement, quelles seraient les actions à mener rapidement ?
A titre individuel, je préconise de revenir à une sobriété de notre mode de vie, ce qui suppose d’aller à l’encontre des discours prônant la relance de la consommation et donc de la production, car on maintient l’idée que le système actuel n’a pas atteint ses limites. Cela pour un ensemble de pays qui ont surconsommé bien entendu car nous avons aussi une accélération des inégalités et des inéquités.
A l’INSA, des étudiants partent dans le monde afin d’étudier comment les cultures ont constitué des modes de vie durable. Si on prend la question de l’eau, par exemple, certains pays ont imaginé des modes de circulation d’eau avec des techniques simples et sobres et qui fonctionnent ! Mais ces méthodes sont disqualifiées car n’entrent pas dans une vision d’ingénierie complexe…
A l’échelle des enjeux d’une expansion industrielle en cours (mondialisation), je pense que la conception de systèmes industriels fortement « inspirés » du fonctionnement des éco-systèmes (par bouclage des flux de matières, d’énergies et de leurs résidus, par complémentarités des activités formant des sortes de « chaînes trophiques » ou complexes éco-industriels) est une voie d’avenir.

Quelle est la vocation de l’écologie industrielle ?
La vocation de l’écologie industrielle s’adresse aux pays industrialisés en priorité, pour forcer à concevoir notre système industriel non plus comme un système hors-environnement mais bien incluant des principes de fonctionnement des éco-systèmes naturels. L’objectif est de reconsidérer l’industrie et de lui permettre de maintenir des équilibres ou de les reconstituer. L’écologie industrielle prend difficilement sa place parce que les investisseurs n’ont pas à l’esprit cette notion. L’éthique qui est partie intégrante de l’écologie industrielle fait bien souvent appel à un surinvestissement du dirigeant. Mais encore faut-il avoir hérité ou bénéficié de cette culture et de cette science de l’écologie. Nos contemporains sont en majorité des urbains, donc inaptes à prendre connaissance et à observer les phénomènes naturels et les risques écologiques.
Pour concevoir un parc éco-industriel du futur, il s’agirait de l’aborder comme une opportunité économique ou par conviction écologique. Aujourd’hui, une partie des personnes engagées dans l’écologie industrielle le font par conviction, d’autres par opportunité.
De notre côté, il nous est difficile de démontrer que c’est viable, même si les exemples ne manquent pas (de parcs éco-industriels), car un modèle ou une expérience n’est pas nécessairement transposable dans un autre contexte. Ensuite, il s’agit de connaître parfaitement un système industriel pour démontrer, preuves à l’appui, que tous les éléments de la chaîne de production peuvent devenir des ressources.

Sur quel projet travaillez-vous en région Rhône-Alpes ?
L’INSA Lyon a piloté un projet Vallée de la chimie au sud de Lyon, projet financé par le Conseil Régional Rhône-Alpes et la DRIRE Rhône-Alpes. Cette initiative pionnière avait pour objectif de travailler sur un territoire avec des acteurs de la chimie et de proposer un management territorial concerté. Sur le périmètre requis, il y a 80 entreprises concernés et nous en avons choisi 25 dont 11 ont répondu favorablement au projet. Pendant 2 ans, nous avons travaillé ensemble sur 9 domaines d’interventions dont le transport (fluvial et routier), l’énergie, l’optimisation des stations d’épuration, la gestion et le traitement des déchets industriels, etc.

Quel est le bilan de ce projet ?
Les entreprises ont évolué de façon inégale. Un tiers ont trouvé un regard nouveau sur leur activité au sens politique sur le territoire. Elles font des choix dans le sens des orientations prises à l’occasion du Grenelle de l’environnement mais sans pour autant y investir un intérêt économique compte-tenu de la période de crise que nous vivons. En outre, l’une des faiblesses de l’écologie industrielle est de se porter uniquement sur l’ingénierie des procédés et des ressources (matières et énergies) sans prendre en compte le « risque économique » et de l’évaluer avec l’industriel concerné.

Quelle est la suite envisagée à ce projet ?
Déjà nous avons fait un bilan sur le pilotage. Au sein de l’INSA Lyon, nous envisageons d’intégrer plus de notion socio-économique, plus de gouvernance globale et introduire plus d’espace de dialogue. Nous avons besoin de construire une équipe plus pluridisciplinaire. Le Conseil Régional Rhône-Alpes souhaite rendre cette expérience opérationnelle sur un territoire notamment sur le champ de la valorisation énergétique. La Drire reste intéressée mais se pose la question : que deviennent les industriels ? Est-ce qu’ils vont poursuivre l’expérience ? Aujourd’hui ces derniers sont encore hésitants.
L’étude n’est pas un aboutissement. Elle nous permet enfin d’avoir une visibilité sur les attentes, les besoins et les démarches possibles. L’écologie industrielle s’applique parfois sur des installations existantes, c’est le cas sur le territoire de l’étude conduite, mais il faut en connaître l’histoire. Partir de l’existant peut s’avérer plus « coûteux » en temps, en investissement pour « reconcevoir » un complexe industriel dans l’optique d’un éco-parc industriel. Ensuite, il y a la question de l’échelle territoriale : sur un périmètre aussi élargi (sur 60 km le long du Rhône au sud de Lyon), une multitude d’acteurs et d’activités sont à prendre en compte dans le diagnostic puis dans le processus de management. Enfin, il y a la question de la diversité des activités qui doit permettre de construire des « synergies » et des innovations. Dans notre cas, nous étions probablement trop « endogènes » en orientant l’étude sur le secteur de l’industrie chimique.

Pour conclure, accepteriez-vous de nous faire partager un coup de cœur « durable » en Rhône-Alpes ?
Parmi les initiatives de management territorial, il y a dans la vallée de la Drôme Biovallée. C’est la démonstration même d’une cohérence globale qui s’appuie sur les bio-ressources disponibles du territoire, ressources naturelles et renouvelables.

Merci à Cyrille pour ce long échange !

15 juil, 2009 par Genevieve dans tooeco a rencontré...
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